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Itinérance - Juin 2009

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01. Alma Ata 4 a.m. 4:34
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02. Premières Neiges 2:53
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03. Vent d’Est 3:56

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04. Taïga 3:58
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05. Sur la route d’Oulan Bator 5:13
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06. Supplément d'âme 3:24
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07. Urban Rhapsody 2:19

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08. Halilova 3:46

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09. Valse balancelle 3:33
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10. Après un rêve 4:16
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11. Le soldat danse 5:48
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12. Toungouska 5:25

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Compositions :

    Vincent Rouard

Collaboration musicale :

    Kathy Adam, cello
    Philippe Laloy, flûte traversière
    Marc Docquir, violon
    Didier Laloy, accordéon diatonique

Enregistrement, mixage et mastering :

    Jérome Heiderscheidt,
    Studio Ubik Bruxelles
    www.studion-ubik.com

Illustrations & infographie :

    Laurence Burvenich
    laurenceburvenich.skynetblogs.be

 

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Le Far-Est d’un pianiste romantique

Je viens d’écouter Itinérances, l’album de Vincent Rouard. Je réagis à cette toute première écoute comme on commente, sans presque rien savoir d’elle, l’impression qu’a produite sur nous, en se contentant d’aller sous nos yeux, la passante qui s’éloigne déjà. La fugitive beauté, que notre regard ne peut déjà plus saisir, nous laisse à un écheveau d’émotions que nous tentons moins de démêler que de retenir. Le goût même et la fatalité peut-être de la nostalgie sont convoqués. La passante d’Itinérances n’est pas une femme de notre temps. C’est une romantique, c’est-à-dire qu’après son passage, il subsiste d’elle de la lumière et de l’ombre, des impressions de félicité et de tourment (ce sont toujours, si l’on songe à la durée, les secondes, les minutes qui sont décisives !). C’est-à-dire que dans le temps singulier et intense du frôlement, il nous a été donné de saisir le battement même de ses ailes, de son cœur, le cristal et le bronze de son âme, son zonzonnement de libellule. C’est-à-dire qu’elle sait ce qu’en une fraction de temps, elle a laissé échapper de mystère, ce qu’elle a fait naître de mélancolie. Rien peut-être, dans ce glissement léger de la passante (de l’itinérante), ne ressemble davantage à un don de soi entier et subtil. La passante d’Itinérances n’est pas de notre temps, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’ait pour elle que le charme du passé. Ceci veut davantage dire qu’elle est d’un temps qui décide que, à quelque époque que nous appartenions, nous ne pouvons nous empêcher de nous retourner sur elle. Le temps de la raison ne nous a pas détourné de la puissance de fascination de cette passante.

Alma Ata 4 a.m. est une pièce préparatoire. Le musicien semble engager un mouvement qui le mène de son salon de musique (du coffre immense de son piano à queue) vers le large. Mais le mouvement de la pièce semble aussi indiquer que cette avancée dans le monde ne rompt pas le cordon qui unit le musicien et le lieu intime de sa création. Dans ce morceau inaugural où le pianiste porte ses mains à la température de son imagination (comme un peintre prépare et fomente ses couleurs, un auteur fait rouler son stylographe entre ses doigts), le grave et le léger s’accordent. C’est sur ce ton que tout l’album opère, dans un long et subtil dégradé, dans une infinité de nuances entre le grave et le léger. Dans le désir d’orchestrer leur coexistence.

Je pense à ce mélange de molécules variées qu’on appelle huile essentielle. Et la musique de Vincent est en quête de cette émotion essentielle, de cette coulée capable dans une recherche de fluidité de rendre tous les arômes de l’émotion. Cette sorte de ligne claire (résultant de l’agencement harmonieux d’une multitude d’oscillations) qui se dégage de Premières Neiges l’atteste. Il me vient des idées de Vincent impressionniste, de Vincent parfois « dix-neuvième ». De Vincent comme soucieux d’un devoir de mémoire. De Vincent convaincu de la grâce de la musicalité. Et le clavier envoie dans le blanc danser des images qui portent toutes les couleurs. Il y a chez Vincent ce que j’appellerais un phrasé artiste, une certitude que l’élégance n’est pas surannée.

Son Vent d’Est a quelque chose d’un poète faisant face aux puissances de la nature. Mais plus encore, ce vent, c’est une âme qu’il transporte, l’âme slave, mythe peut-être, rêve d’une ferveur allongée de nostalgie, d’une exubérance, d’une fièvre mêlées de langueurs. C’est tout cela qu’on sent transparaître dans cette pièce. La pièce rend cette exaltation traversée de suspensions et d’opacités.
Nous aimons dans Taïga la belle entrée du violoncelle de Kathy Adam, la mélodie poignante qu’inspire la forêt boréale, univers blanc troué des squelettes et des fantômes de la végétation congelée. Dans la mélodie, par séquences, ces arbres poudrés viennent secouer leurs arêtes.
Le voyage imaginaire du pianiste nous met sur la route de la capitale de la Mongolie. Sur la route d’Oulan Bator . Le piano, en raison d’effets recherchés à l’enregistrement, acquiert par moments une sonorité presque orientalisante. Mais c’est ici l’impression d’avancée, de marche qui s’impose. C’est cette sorte de relief de l’aventure. On perçoit des grondements, des ciels tourmentés et splendides, un galop de troupe, un pouls puissant qui roule.

Verlaine, affirme le poète belge Guy Goffette, apporte un petit supplément d’âme dont tous les êtres humains ont besoin. Et c’est bien au poète Paul Verlaine que cette pièce intitulée Supplément d’âme me fait songer. Comment ? En ce qu’elle porte d’intimiste, de poétique, de chant gratuit. La pièce charme par sa poésie tamisée, elle semble issue d’un lieu baigné dans le clair-obscur, le feutré, le délicat, le suspendu. Urban Rhapsody inscrit la ville dans le paysage sonore et visuel de l’album. C’est une belle pièce en rythmes, en ruptures, en nerfs, en humeurs, avec des frappes brutales, des convulsions. C’est une autre facette du compositeur qui transparaît ici. Le bruit et la fureur, la brutalité de la ville sont comme transcrites, le monde intérieur du compositeur ouvre sa fenêtre sur la rue et s’approprie le tumulte, en fait une œuvre singulière et tranchante.

La musicalité singulière de la pièce qui suit, Halilova, me ramène à mes poètes. Par sa nostalgie fluide, presque heureuse, l’oxymore de sa morosité souriante, par sa découpe qui évoque en moi la rencontre de la versification et du vers libre, je songe à Odilon-Jean Périer. Et je place en légende sonore sur quelques images poétiques de Périer la mélodie d’Halilova. J’entends l’évocation sentimentale presque désincarnée  du dernier tercet du sonnet « Le Promeneur » :

Toute pure à jamais mais toute prisonnière,
Vous resterez debout comme un peu de lumière,
Sans vivre, sans mourir, dans les vers que j’écris .

Et la première strophe de « Mon Pays » :

La Ville est dans ma chambre
Ce fauteuil est un port.
Avez-vous vu mes lampes
Mes mâts et mes bateaux ?

La facture de ce morceau, Valse balancelle, me remet en mémoire certaines ambiances du premier album « Obsession airs ». Avec ce doigté, et une étonnante économie de moyens, Vincent donne quelque chose de langoureux à cette houle délicate. On perçoit un présence féminine, un parfum, un léger remuement d’étoffes, on devine une voilette, une ombrelle.

Oui, le titre qui suit est presque explicite : Après un rêve. Oui, l’œil sort du monde onirique mais quelque chose qui appartient encore au rêve persiste à l’embuer. Des filaments du rêve, des phosphènes restent en suspension sur l’écran du réel. Cet état de mélange et d’indécision crée un joli lieu, un bel endroit à mi-chemin du vrai et de l’imaginé, lieu où pourrait bien s’être établi Vincent. Cet après, cet instant de rétablissement reste, me semble-t-il, pris dans le bain tiède du rêve. Après le rêve, semble nous dire cette pièce musicale, il y a un musicien récalcitrant à l’extinction du rêve. Comme si le rêve était une sorte de point d’appui indispensable à l’équilibre du réel. Mais plus encore indispensable à l’équilibre du musicien affronté au réel.

Le soldat danse m’apparaît comme un des lieux culminants de cet album. La forge de l’accordéon de Didier Laloy, les élans du violon de Marc Docquir, la frappe du piano, tout cela concerte remarquablement bien. Le soldat laisse son uniforme et son métier pour s’ouvrir aux gestes de la danse, pour entrer dans la beauté tragique de la danse, de la souplesse, de la grâce. Des éléments de la composition laissent entendre que dans l’esprit du soldat la guerre a laissé des traces. Mais le morceau semble tout entier ancré dans ce désir d’un instant de pure ivresse.

L’album se clôt et s’ouvre sur une pièce intitulée Toungouska. Un affluent du fleuve Amour. La pièce, dont le deuxième mouvement me ravit, réunit la très alerte et aérienne flûte traversière de Philippe Laloy et le violoncelle ample et profond de Kathy Adam.

Denys-Louis Colaux, écrivain et poète.